Ce soir, au crépuscule, à l’heure où rougit le firmament, je partirai. J’attendrai que le centre géométrique du soleil soit à six dégrées de l’horizon pour m’en aller. Je marcherai sans me retourner, pour ne pas me détourner de mon trajet.
Très décidée, je me suis dirigée vers le lieu qui ne cesse de m’appeler. Tous ces rêves, les courses folles et les avions ratés, ne signifient qu’une chose. Mon corps ne demande qu’une chose et je ne vais plus résister. Sur le chemin, je rêvasse. Je me souviens de mes aventures passées, lors de mes années universitaires. Je vivais avec deux amies et c’était vraiment la belle époque. Après m’être cloîtrée dans la maison familiale pendant dix-huit ans, j’étais enfin libre. Libre d’être sans complexe, libre d’être spontanée. Comme une colombe, je rayonnais de positivité et j’étais entourée d’énergie joviale. On se promenait sur la Corniche la nuit, libres comme le vent, accompagnées de nos amants. Et c’est là que tout a commencé.
C’est vraiment difficile à expliquer et j’ai tout le temps peur d’être jugée. Les mœurs sociales ne me permettent pas de satisfaire cette envie que j’ai, ni d’en parler ouvertement. Ce n’est pas vraiment une obsession mais quand tout va mal, c’est ce qui me reconnecte avec le plaisir de vivre. Je suis presque arrivée, j’espère qu’on ne me posera pas de lapin. Rien n’est pire que de croire être aux bouts de sa tourmente, pour y être replongé par la déception. Tout ira bien ! Tout ira bien ! A force de le répéter, je le crois. Il semble que je suis la première à arriver et je me promène autour pour tromper mon anxiété. Et si la personne avait oublié le lieu exact du rendez-vous ?
C’est impossible. On y allait assez souvent et pour ne pas être repérés, on devait y aller l’un après l’autre. Ah je me rappelle ! Je me rappelle mon cœur palpitant, à la fois terrifié du regard d’autrui et stimulé par ce qui m’attend. Quand enfin on se retrouve, plus rien ne compte. Le premier toucher est timide, froid mais encourageant. Ensuite, le ciel et l’océan ne font qu’un. Tout devient poétique. Les mystères de la création semblent livrer leurs secrets les mieux gardés. La graine s’unit passionnément à la terre pour donner vie. Flux et reflux. Je laisse la chaleur m’entourer et me perd. Flux et reflux. J’essaie de me retenir, de résister mais les vagues me dominent et je me laisse enfin aller. Je suis faite d’eau et je laisse l’océan me bercer.
Quand j’aperçois cette silhouette que je reconnais tant, je marche d’un pas précis vers notre happy place. Personne ne peut comprendre et je n’ai pas besoin d’expliquer. Ces retrouvailles me remplissent d’énergie et c’est tout ce dont j’avais besoin. On a passé la soirée à se rappeler du passé et à imaginer notre futur, si incertain qu’il soit.

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